Version très légèrement remaniée de celle publiée sur Indymédia Paris, vers novembre 2011
Dans « Les métamorphoses de la question sociale », Robert Castel rend compte du traitement du vagabondage sous
l’Ancien Régime : un pouvoir royal finissant et dégénéré, allié pour la circonstance aux bourgeoisies municipales qui tenaient le pouvoir dans les villes, s’évertuait sans succès à faire
déguerpir les gueux et les vagabonds en les renvoyant dans leurs paroisses d’origines. Dès le 15ème siècle, la richesse chassait la pauvreté dont elle n’avait pas l’usage. Qui
étaient ces gueux ? Des petits paysans ruinés ou expropriés par les grands propriétaires terriens, ensuite à partir du 18ème siècle, des ouvriers, des journaliers agricoles sans
travail et des petits paysans ruinés par l’exploitation des marchands dans le cadre du travail à domicile. Tous tentaient leur chance à la ville, dans l’espoir d’un sort meilleur. Dès cette
époque, était considéré comme vagabond celui qui ne justifiait pas d’un domicile et d’une somme d’argent suffisante pour vivre. Dès cette époque on donnait aux gueux renvoyés des villes un
sauf-conduit et un secours de voyage pour leur permettre et pour les inciter au retour dans leurs villages.
Ces secours ne sont pas sans rappeler aujourd’hui l’aide au retour « volontaire » de 300 euros que l’Etat alloue
aux roumains et aux autres migrants qu’il expulse. De même, il faut aujourd’hui dans certains cas justifier de ressources propres suffisantes pour se maintenir sur le territoire français
lorsqu’on est ressortissant communautaire. Allons même plus loin : nous sommes à l’échelle européenne, voire mondiale, dans une situation analogue à celle de l’Ancien Régime. Les puissances
financières et industrielles européenne aidées par une classe politique qui semble à leur service, ont depuis 40 ans voulu en Europe la libre circulation des marchandises et de la main d’œuvre
qualifiée et dotée d’un emploi, afin de mettre en concurrence les travailleurs entre eux ainsi que leurs régimes de protection sociale et de droit du travail (qu’on se souvienne de la circulaire
Bolkenstein et aujourd’hui des prestations transfrontalières de service). La haute bourgeoisie européenne avait-elle prévue que les gueux sans emplois, ruinés et exclus dans leur propres pays, se
mettraient eux aussi en mobilité dans toute l’Europe et ailleurs ? Je l’ignore, mais on voit en tout cas aujourd’hui s’établir, entre Etat européens et entre Etats méditerranéens, des
barrières à la mobilité de certains hommes, comme il en existait en France à l’Ancien Régime, entre les villes et les campagnes. Aujourd’hui les pauvres tendent à être assignés à leur pays
d’origine, comme les pauvres de l’Ancien Régime étaient assignés à leurs paroisses « de secours », aussi pauvres soient-elles.
Mais il est peu probable que ceux qui tiennent le pouvoir aient conscience de ce parallèle historique avec l’Ancien Régime,
on peut en effet douter de leur intérêt pour l’histoire, et plus généralement la culture.
Certaines villes d’Europe concentrent dans des proportions inimaginables la bourgeoisie et la richesse. Cette richesse et
ce capital sont avides de force de travail à exploiter ici ou ailleurs, dans les entreprises ou bien au service domestique des riches (dans tous les cas une main d’œuvre immigrée payée au
lance-pierre et privée de ses droits grâce à la prestation transfrontalière de service ou au chantage au renouvellement des titres de séjour). Les plus pauvres d’Europe ne font qu’aller là où se
trouvent les maigres chances de leur survie, en somme l’extrême richesse attire l’extrême pauvreté qu’elle a créé.
Nicolas Sarkozy et sa clique de ministres vulgaires, n’ont pas inventé l’exploitation et la chasse aux pauvres et aux
immigrés, mais depuis quelques mois, l’immonde populiste et médiatique se rajoute à l’injustice sociale. Ce pouvoir qui courre après l’extrême droite a jeté en pâture à l’opinion des boucs
émissaires pour les désordres du capitalisme européen. Il a aussi allumé des contrefeux pour faire oublier les affaires Tapie-Lagarde, Woerth-Bettencourt-Sarkozy, Takiéddine-Gaubert-Hortefeux,
etc… et ce qu’elles révèlent en terme de communauté d’intérêt entre la très haute bourgeoisie capitaliste qui parfois fraude le fisc et la classe politique au pouvoir. Ils ont utilisé pour cela
la peur de l’étranger (xéno-phobie), le mensonge statistique (sur la délinquance des roumains, sur l’échec scolaire des enfants d’immigrés), l’amalgame (entre roumains, roms et gens du voyage,
entre rom et sans papiers), la stigmatisation médiatique et la
discrimination (la circulaire du 5 août 2010, du ministère de l’intérieur, illégale au regard du droit européen et du droit français, sur la destruction des bidonvilles, ordonnant aux préfets de
cibler prioritairement les campements de rom et d’informer les services du ministre de toute opération d’expulsion se prêtant à une valorisation médiatique).
Voici pour le panorama d’ensemble. Au niveau microsocial, celui des usages et des luttes pour l’usage de l’espace public,
l’intérêt des chroniques de copwatching reprises sur Copwatch Nord-ile de France (CNIF) est bien de pointer le caractère routinier de la chasse aux pauvres, en premier lieu étrangers. La mousse
médiatique générée par le Ministère de l’intérieur et le syndicat policier Alliance, sur les questions du fichage, de l’atteinte à la vie privée ou de l’outrage à la police ou à des policiers ne
sont que des contrefeux, car ce que pointe CNIF dans les chroniques mises en lignes, c’est avant tout la poursuite de la guerre sociale et le fait que la police ordinaire sert ordinairement à la perpétuation d’un ordre, voire à une purification sociale.
Ce que montrent ces chroniques c’est le quotidien de harcèlement, de menace, de pression, de sanction, d’humiliation,
infligé non pas à des personnes ayant causé un tort ou un dommage à une victime, mais à des individus à qui il est juste reproché d’exister. Bien sûr il y a toutes les dispositions
iniques du code pénal, tous ces délits « spécial pauvres » qu’on nous créé ou qu’on tente de nous créer. Juridiquement le tort existe puisqu’on a inventé la faute qui le créé (vente à la sauvette, mendicité agressive, racolage passif, entrée ou séjour
irrégulier, méconnaissance des mesures d’éloignement, aide à l’entrée et au séjour irrégulier), sauf que le code pénal dit aussi que ce qui a été fait par nécessité ne peut pas être puni, détail
que les tribunaux ont tendance à oublier
La police ordinaire ne lutte pas tellement contre le crime, elle ne protège pas spécialement les citoyens lambda contre le
risque d’agression, elle maintient pour beaucoup un ordre social et elle gère, ne serait-ce que comme simple présence et regard, des populations. Elle impose, par le harcèlement des contrôles
d’identité, par des humiliations, par des provocations et des menaces, des couvre feux de fait dans certains quartiers populaires. Elle impose le vide de l’espace public concernant tout ce que la
bourgeoisie et une partie des classes moyennes en quête de bouc-émissaire face à sa propre paupérisation ne veulent pas voir ou veulent voir punir et opprimer : des roms, des putes, des
drogués, des mendiants, des SDF, des sans papiers, des jeunes, des biffins, des gauchistes, des mineurs isolés étrangers (MIE). Des groupes qui sont voués symboliquement à ne pas exister.
Être nié et devoir se nier dans ce qu’on est, c’est déjà ce que cherchait à obtenir une certaine assistance sociale par son
travail de normalisation des pauvres dans une variante soft de la pacification (envers les gosses de l’éducation spécialisée, envers les chômeurs). La différence c’est qu’aujourd’hui la police et
la prison remplacent l’assistante sociale et le service social. Le but n’est plus l’inculcation et la mise en conformité, mais la chasse, la dispersion, la négation, la contrainte sur l’effectif
d’un cheptel « d’indésirables » dont il faut contrôler la croissance par des sanctions, un inconfort et une insécurité permanente : Être nié, c'est-à-dire être chassé. Devoir se
nier, c'est-à-dire devoir se cacher, devoir rester sur le qui-vive, craindre le regard du pouvoir et ce que ce regard renvoie, subir ce que ce regard policier et poliçant assigne comme identité et non-être : apprendre à fermer sa gueule, ne plus rien réclamer,
ne pas se révolter, avoir son policier dans la tête, se dire qu’on a déjà de la chance et que ça pourrait être pire, raser les murs, voire partir ailleurs.
D’un point de vue légal tout cela n’est pas de la violence (mais du maintien de l’ordre), il manque pourtant un mot pour
désigner les dégâts que cela fait.
C’est la théorie de « l’appel d’air » qui sous-tend ce nettoyage social (comme il existe des nettoyages
ethniques). Eviter le « risque d’appel d’air » (pour reprendre l’expression d’un responsable préfectoral d’un dispositif de prise en charge des Mineurs Isolés Etrangers), cela consiste,
par divers moyens (allant de la simple absence d’aide apportée jusqu’à la chasse aux pauvres) à pourrir le plus possible les conditions de vie du groupe qu’on souhaite détruire ou dont on
souhaite limiter l’expansion.
Détruire les camps de roms, détruire les squats de roms, détruires les squats de pauvres, détruire des squats de demandeurs
d’asile, confisquer des tentes, faire déguerpir des tunisiens, détruire des affaires et des papiers des gueux, confisquer de biens maigres et pauvres marchandises sur les marchés des biffins,
envoyer balader les Mineurs Isolés Etrangers qui demandent une prise en charge (au point qu’on en retrouve des fois pendu par désespoir, à un arbre du parc de la villette), interdire la
récupération de nourriture dans les poubelles, interdire la mendicité, enfermer des sans-papier, harceler des prostituées, humilier des jeunes… Tout cela vise à envoyer les mêmes messages
complémentaires aux publics traités : DISPARAISSEZ, NIEZ-VOUS, soit en rentrant chez vous, soit en restant caché, soit en vous normalisant.
Il n’est donc pas étonnant que Copwatch Nord-Ile de France (ou que des copwatcheurs qui sont repris par CNIF), qui pense
faire du copwatching, ne fait pas que cela.
En quoi font-ils paradoxalement un peu autre chose (ou plus) que du copwatching ?
Premier paradoxe, l’écrit prend de plus en plus le pas sur l’image.
Deuxième paradoxe, ce n’est pas l’excès et l’outrance de la bavure qui est pointé, mais la routine, l’ordinaire des
micro-disciplines, des micro-pénalités de la police des populations (et elles ont beau être micro, elles font aussi très mal).
Troisième paradoxe, chronique après chronique, les sujets de la discipline policière, ceux qui la subissent et la
ressentent, émergent de plus en plus. Sous le mortifère policier émerge le vivant et les résistances de ceux qui sont policés. Dans les chroniques, le regard se déplace de plus en plus des flics
(est-ce qu’ils valent encore la peine qu’on dise quelque chose d’eux ?) vers les biffins affairés et inventifs.
Bref, CNIF ou d’autres copwatcheurs sont en train de faire de l’enquête sociale. En tant qu’amateur de sociologie, je
trouve que la marchandise est bonne (surtout, surtout, les chroniques de Barbes), documentée, circonstanciée, précise, sans excès d’interprétation et avec ce qu’il faut de mise en
perspective.
Alors bien sûr il y a des propos désobligeant envers la police, ce qui vaut aujourd’hui des poursuites pour outrage. Et
alors ? D’une part le délit d’outrage, ce délit de lèse-fonctionnaire-dans-l’exercice-de-ses-fonctions, est une aberration tout comme l’étaient les crimes de lèse-majesté ou de blasphème. Il
n’a pas souvent d’équivalent à l’étranger, à part, toujours, dans des pays comme la Corée du Nord. D’autre part le cœur des chroniques porte sur le traitement policier et les interactions
quotidiennes entre police et publics « indésirables » (selon l’Etat), l’important se trouve dans ce qui nous renseigne sur l’épuration sociale en cours. Les commentaires désobligeants
sur la police ne nous apprennent rien sur le travail de la police mais seulement sur ce que certains pensent de la police, alors est-ce bien important ? Enfin dernière chose, il n’est pas
besoin d’être désobligeant envers la police, il suffit de décrire ce qu’elle fait, n’importe quel lecteur à peu près sensé sait alors quoi conclure, certaines évidences n’ont pas besoin d’être
dites (ou alors seulement pour tester le pouvoir et la réaction de celui dont on parle).
On reviendra peut-être plus tard sur la façon dont on peut inscrire le maintien de l'ordre d'ans un espace plus vaste
de dispositifs de contrôle social. On reviendra peut-être plus tard sur Roger Trinquier, David Gallula et les théories contre-insurrectionnelles visant au contrôle des populations, sur les
Sections Administratives Spécialisés (SAS) et leur rôle pendant la guerre d’Algérie, sur Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique de Foucault, sur
le courant des nouvelles pénologies et les dimensions actuarielles, prudentielles et situationnelles des politiques pénale et de sécurité. Tout ça pour dire que c’est peut être autant la
doctrine militaire coloniale qui a inspiré l’imaginaire institutionnel du maintien de l’ordre (thèse de Mathieu Rigouste), que la pratique et les dispositifs militaires et policiers qui se sont
inspirés de pratiques et de dispositifs de contrôle social antérieurs (fichages, indic, action sociale, action sanitaire, action psychologique, action économique, contrôle de l’instruction,
internement administratif, assignation à résidence, déplacement de population).
Une sorte de grand melting-pot du social et du sécuritaire (et parfois du civil et du militaire). C’est en tout cas ce que
suggère pèle mêle : l’expérience des SAS en Algérie, les conseils des droits et devoirs des familles, les contrats de responsabilité parentale, les EPIDE (Etablissement Public d’Insertion de
la DEfense), le développement des médiateurs de rue (un tiers policier, un tiers indic, un tiers travailleur social ?), les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance, la
loi pénitentiaire de 2009, etc.
Avec mon infinie sympathie et ma totale solidarité. J’espère à bientôt.
Un membre du collectif de travailleur sociaux Nous Restons Vigilants.
Bibliographie :
Andoque Nicolas d’, 1955-1959, Guerre et paix en Algérie, l’épopée silencieuse
des SAS, SPL, 1977.
Castel Robert, Les métamorphose de la question sociale, Gallimard, 1995
Centre de doctrine et d’emploi des forces, « les sections administratives spécialisées en Algérie : Un outil pour
la stabilisation », Cahier de recherche doctrinale, 2005,
http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/cahiers_drex/cahier_recherche/section_administrative_specialise_algerie.pdf
Fassin Didier, La force de l’ordre, Seuil, 2011.
Lamodière Alexandra, « L’action sociale et éducative des officiers SAS en Oranie », in Jauffret Jean-
Charles (Dir.) : Des Hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Autrement, 2004.