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On l'a dit et entendu maintes fois, l'ensemble des sphères de la réalité sociale est influencé par les représentations que nous nous faisons des rapports entre hommes et femmes : qu'il s'agisse du monde du travail, des loisirs, de l'intimité de notre sexualité, nous nous vivons comme des êtres sexués, et tout autant nous percevons l'action et la parole d'autrui comme sexuées.

Le travail social ne saurait échapper à la pesanteur en apparence immuable de cet état de fait. La question de la distribution des tâches en fonction du sexe des travailleurs sociaux, que cette distribution s'organise de façon explicite ou s'improvise dans l'urgence, est d'autant plus prégnante que ce travail sur autrui repose entre autre sur deux axes majeurs de l'identité socio-sexuée : la fonction de « maternage » et celle de « contenance » des personnes accompagnées. Ainsi n'est-il pas rare que les hommes délaissent le rapport à l'intimité, caresses affectives, mignonnages et autres papouilles, tandis que les femmes tendent à s'effacer lorsqu'il s'agit, dans un affrontement, une crise ou une « rébellion », de neutraliser la violence ou la rage d'un « usager » menaçant ; à cela s'ajoute la répartition plus ou moins implicite et inégalitaire des tâches valorisantes ou invisibles du travail au quotidien, de la prise de parole en réunion, majoritairement accaparée par les hommes, au boulot de nettoyage, rangement des armoires, vaisselle, etc., occupations ô combien ingrates et bien souvent investies par les femmes.

Pour introduire ce débat, je souhaiterais mettre en avant deux propositions, la première que l'on peut considérer comme une mise en garde, et la seconde comme une invitation à l'imagination.

On aura tendance, pour justifier cet ordre du monde, à convoquer avec empressement les forces de la nature, des gênes aux hormones, de la masse pondérale moyenne à la formidable vie de nos ami-e-s les animaux. Cette légitimation plus ou moins élaborée, qu'il s'agisse de débats de comptoir - « ah les nanas ! Vraiment toutes les mêmes » - ou de colloques universitaires - l'influence de la pilosité prépubère sur la résolution des problèmes de robinet en moyenne section en fonction du sexe -, repose sur l'idée bien ancrée que la culture, la « société », bref l'organisation des humains serait élaborée dans la continuité des différences biologiques, voire même calquée sur ces dernières. Cette idée, des plus saugrenue, a l'avantage de plonger tout contradicteur dans l'abîme insondable des sciences de la nature : en cherchant à contrecarrer les thèses sur l'inégalité naturelle des sexes, on admet implicitement que c'est bien du combat contre les tenants de l'essentialisme que dépend la résolution des inégalités sociales en matière de sexe. Voilà un piège perfide que l'idéologie de la domination légitime des hommes ne manque pas d'alimenter par un discours infini de billevesées bavardes. Faux débat, donc, si l'on admet qu'une organisation sociale est indépendante de la destinée des poils, des biceps et des mamelles humains. Faux débat tout autant si l'on a la conviction qu'une « société » choisit les inégalités qu'elle met en œuvre, et que les différences de sexe biologiques ne s'instituent que parce que volonté de faire exister il y a. Intéressons nous donc plutôt à la construction sociale de nos vies éphémères.

La seconde proposition est d'ordre spéculative, et s'impose comme un questionnement - personnel - que je vous convie à m'aider à enrichir. 
Pour toute personne désireuse de relativiser, voir de désinvestir l'identité féminine ou masculine dont elle ou il est l'héritier, se pose une épineuse question : oui mais pour quel devenir ?

Ici encore, il est bien difficile d'échapper aux archétypes sexués dans lesquels nous baignons continuellement. La polarité qu'exprime bien le mythe répandu de « la part féminine » et de « la part masculine » en chacun de nous nous piège dans un continuum allant de l'extrême masculinité - la virilité - à l'extrême féminité - qui n'a pas de nom, elle, sauf à tomber dans la vulgarité, et ce n'est pas un hasard. Elle nous contraint, dès lors que nous faisons l'effort de « désexuer » nos actes et nos pensées, à tendre vers le bord inverse de celui que notre éducation nous aurait conduit à adopter en fonction de notre sexe : trop de masculinité, et je recherche la féminité, et vice et versa. Dans cette élaboration, la neutralité existe-t-elle ? Si tel est le cas, s'agit-il d'un mélange revendiqué des deux, comme un plat sucré-salé que chacun élaborerait suivant ses propres goûts ? S'agit-il d'une neutralisation rigide de tout ce qui ressemble de près ou de loin au genre, sachant que le genre investit tous les espaces sociaux, et qu'il y a de quoi devenir pour le moins « pisse-froid » à exercer ce régime des plus ascétique ? Quel ailleurs investir, quelle utopie adopter ? Et, dès lors, quelles identités valoriser/dévaloriser pour les personnes que nous accompagnons ?


Ne pas se conformer au débat sur la nature ou non des inégalités, débattre de la route sur laquelle nous souhaitons cheminer, voici donc l'orientation que je propose pour ce débat.

Thomas Guénichon.
Sociologue, conseillé de l'association la sauvegarde de l'enfance et de l'adulte de l'Essonne et formateur en travail social à l'IRFASE d'Evry.
contact mail: tguenichon@yahoo.fr


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