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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 14:28

« Il n'y a que ceux qui rentrent chez eux le soir qui peuvent dire que l'enfermement est constructif »[1]

 

Cet écrit s'est inspiré de l'intervention du collectif NRV, co-animé par le syndicat CNT santé social/collectivités territoriales de la région parisienne dans le cadre de la semaine de mobilisation contre les longues peines et l'isolement carcéral organisée par l'ARPPI[2].

Grandir en isolement, quelles conséquences ? Comment s'applique sur le corps et les esprits la discipline carcérale? Quelles empreintes ?Quelles relations possibles pour les jeunes avec leurs familles, pendant et après l'enfermement ? Dans quelles conditions peut-on reprendre le cours de son existence à l'extérieur?

 

 mineur-en-prison

 

Devant intervenir sur la façon dont les jeunes grandissent en isolement, j'ai choisi de partir de mes observations et de mes échanges avec les mineurs incarcérés lors de mon intrusion (c'est ainsi que je l'ai vécu) dans un quartier mineur d'une maison d'arrêt de la région parisienne.

Les conditions de détention des mineurs sont globalement similaires à celles des majeurs avec cependant l'attribution de quelques « avantages » qui permettent vraisemblablement de rendre acceptable pour notre société l'emprisonnement des enfants et des adolescents. L'intervention des éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse depuis 2002 dans les quartiers mineurs assure principalement une fonction de médiation pacifiante entre l'administration pénitentiaire, les détenus et leurs proches. « L'humanisation » apportée par les éducateurs permet à l'administration pénitentiaire de contenir leurs potentielles revendications et contestations et celles de leurs proches quant à leurs conditions d'incarcération. Ils participent ainsi au maintien de l'ordre arbitraire dans la taule.

 

 

Quartier mineur : un lieu de rédemption ?

Ce qui est frappant en arrivant, c'est l'oppression qui règne et qui envahit immédiatement le corps et les esprits : les odeurs, les bruits métalliques obsédants, l'insalubrité...

L'absence d'intimité, la détemporalisation, la surveillance permanente des comportements et des conduites, les aides contraintes, l'absence de libre choix pour les activités, en résumé le règne de l'arbitraire, ne permettent à aucun moment aux jeunes de penser, d'élaborer, d'analyser et encore moins de (se) remettre en cause.

On ne grandit pas en prison. Elle ne permet pas aux jeunes, comme la société feint de le croire, ni de se questionner sur les raisons qui les y ont conduits ni de se projeter dans leurs existences.

Il m'est apparu chaque jour plus inconcevable de penser que l'incarcération d'un mineur, ne serait-ce que 15 jours, puisse constituer, comme on l'entend souvent, une pause éducative protectrice et contenante à même de le faire « évoluer positivement ».

 

L'enfermement : une torture psychologique.

Dans ce quartier mineur, les jeunes pourrissent 17 heures seuls en cellule chaque jour. Cet isolement forcé ne peut être vécu que comme une torture morale. De nombreux jeunes développent des symptômes dépressifs qui, lorsqu'ils sont décelés par l'administration pénitentiaire, donnent lieu à une nouvelle torture cette fois-ci psychique avec un renforcement de la surveillance : le passage d'un surveillant toutes les heures dans la cellule qui oblige le jeune à montrer signe de vie à chaque fois, et ce notamment durant son sommeil.

Les suivis psychologiques sont généralement inutiles, ne reposant quasiment jamais sur la libre adhésion des jeunes, car ils savent qu'en les acceptant ils influeront sur la durée et sur leurs conditions de détentions. Dans un tel contexte, il est difficilement imaginable qu'un jeune puisse faire un travail psychologique authentique avec un professionnel. La seule réponse donnée à leur détresse semble être médicamenteuse et les traitements sont administrés par l'équipe médicale dans l'opacité la plus totale.

 

Détenus-professionnels : des relations impossibles.

Il apparaît difficile, voire impossible, dans ce cadre qu'il puisse être instauré un rapport de confiance entre détenus et éducateurs. Comment les jeunes peuvent-ils avoir confiance en ceux qu'ils rencontrent en détention lorsque leurs tentatives de suicides sont considérées par l'administration pénitentiaire comme « des moyens d'échapper aux sanctions disciplinaires ou d'obtenir toutes formes d'avantages »[3] ? J'ai observé que tous les rapports entre les détenus et les différents professionnels (matons, éducs, profs) étaient le plus souvent intéressés et contraints.

Je me suis demandée en quoi ces types de rapports inégalitaires, hypocrites et faussés ont quelque chose de particulier en prison, qui les distingueraient d'autres rapports du même type pouvant exister en dehors avec les parents, les profs ou encore les connaissances du quartier par exemple. Une des explications pourrait être la suivante : l'adolescent en prison ne peut pas fuir ce rapport. De plus, il sait que les conséquences négatives d'un refus ou d'une opposition de sa part seront bien plus graves pour lui que pour le professionnel. La possibilité pour le jeune, qui subsiste encore dans notre société de se confronter, de tester, de négocier l'autorité (actions qui sont indispensables à la construction de tout adolescent), n'existe pas en prison.

 

Incarcérer, dans les conditions décrites précédemment, des adolescents en pleine construction psychique, ne peut avoir que des effets destructeurs et entrainer des blessures morales indélébiles sur eux. La Cour de cassation a d'ailleurs reconnu que la prison avait des effets déstructurants chez les mineurs. Ces derniers, comme les majeurs, peuvent solliciter une indemnisation financière en cas de période de détention provisoire non suivie d'une déclaration de culpabilité. Dans un arrêt du 23 mars 2009, la Commission nationale de réparation des détentions (CNRD) a souligné, s'agissant d'un mineur emprisonné alors qu'il n'avait que 16 ans, et qui est resté incarcéré pendant 7 mois et 3 jours, que cela a entrainé un « choc psychologique » particulier justifiant le versement de 15 000 euros de dommages et intérêts. C'est l'effet déstructurant de l'emprisonnement sur les adolescents que la Cour de cassation a voulu souligner ici. La CNRD avait déjà statué en ce sens antérieurement dans une décision rendue à propos d'un jeune homme de tout juste 18 ans, considérant que « compte tenu du jeune âge du requérant lors de l'incarcération (18 ans), de la longue durée de celle-ci (1 an et 19 jours), du choc carcéral enduré, de l'éloignement des siens, il convient de porter à 20 000 euros de dommages-intérêts (...) ».

 

Discipline carcérale : l'isolement dans l'isolement

Malgré l'interdiction de « l'intransigeante » ONU du placement en quartier disciplinaire des mineurs, j'ai pu vérifier qu'elle était pratique courante. Les règles des Nations unies énoncent que : « Toutes les mesures disciplinaires qui constituent un traitement cruel, inhumain ou dégradant, telles que les châtiments corporels, la réclusion dans une cellule obscure ou en isolement, et toute punition qui peut-être préjudiciable à la santé physique ou mentale d'un mineur doivent être interdites. ». Cependant l'Etat français continue impunément à légiférer, au mépris de ce type d'interdiction, sur les conditions de détention des mineurs en quartier disciplinaire. Pour information, une circulaire du ministère de la justice explique que « cette sanction ne peut être prononcée qu'à l'encontre d'un mineur de plus de 16 ans et à titre exceptionnel ».


J'ai pu observer que, pour l'administration pénitentiaire, le recours à ce type de sanction n'était absolument pas exceptionnel et constituait même une pratique courante. J'ai constaté à quel point la menace d'aller au mitard (quartier disciplinaire) était source d'anxiété et de peur. Je me souviens de ce jeune qui, craignant que je le « dénonce » à l'administration pénitentiaire suite à une insulte proférée à mon égard par un autre jeune de son groupe, m'a supplié durant toute une journée afin que je ne les « balance » pas.

 Il y a une palette incommensurable des différentes fautes pouvant conduire au placement au mitard pour une durée de 3 à 7 jours : « violences physiques à l'encontre d'un membre du personnel de la pénitentiaire, participation à toute action collective de nature à compromettre la sécurité de l'établissement, obtention ou tentative d'obtention par menace ou contrainte d'un engagement d'une renonciation ou de la remise d'un bien quelconque, exercice de violences physiques à l'égard d'un co-détenu, actes de nature à mettre en danger la sécurité d'autrui, menaces à l'encontre d'un membre du personnel ou d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement, participation à des actions collectives de nature à perturber l'ordre de l'établissement, menace à l'encontre d'un co-détenu. ». Le flou et la largeur de cet éventail répressif très subjectif et autorisant donc toutes les interprétations permet à l'administration pénitentiaire de banaliser l'envoi des détenus au mitard.

 

Reprendre le cours de son existence à l'extérieur ?

Après l'enfermement, il est évidemment impossible de reprendre paisiblement le cour de son existence. Sous prétexte de remise dans le droit chemin, la prison joue un rôle de désinsertion sociale tant au niveau affectif (famille, potes, petits et petites ami-e-s) que scolaire ou professionnel. Elle met à mal les relations familiales, car la prison est souvent vécue comme une honte par le jeune et par son entourage. Ce dernier manifestant souvent, consciemment ou non, une forme de reproche et de rancœur à l'égard du membre de la famille incarcéré et allant parfois jusqu'à cesser toute relation avec lui.

Ce temps volé et annihilé pour l'adolescent ne fait qu'accentuer les problèmes « d'insertion » que ces jeunes connaissaient déjà pour la plupart avant leur incarcération. S'ajoute à cela les effets de la stigmatisation, déjà dénoncée à de nombreuses reprises, dont souffrent les anciens détenus.

 

Détruire toutes les prisons !

Pour conclure, les conditions d'incarcération déshumanisantes ne sont qu'une illustration d'une société liberticide qui ne s'attaque qu'aux symptômes et n'y répond que par la punition et la mise à l'écart en tentant, coute que coute, de refuser le droit d'existence à ceux qui s'échappent ou tentent de s'échapper du modelage normopathe imposé. Ce que je retiens de mon passage au quartier mineur, c'est que le fait même d'enfermer un adolescent s'avère être une torture. La prison n'a certainement pas pour but de réhabiliter ces adolescents mais bien de les punir en les cassant physiquement et moralement.

Aussi, s'il apparait indispensable à court terme de lutter contre l'enfermement généralisé et pour de meilleures conditions de détention, il nous faut déconstruire le discours dominant sur le caractère  éducatif et protecteur pour notre société de la prison pour un jour pouvoir abolir cette dernière pour toutes et tous, mineur-e-s ou majeur-e-s.

 

Collectif NRV

 


[1]  Yasmina, ancienne détenue

[2]Association pour le respect des proches des personnes incarcérées

[3]  Note interne quartier mineur mise en place régime disciplinaire différencié

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