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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 01:40
Marcel Jaeger, Directeur de l'IRTS de Montrouge et membre du Conseil Supérieur du Travail Social, a exprimé dans un texte intitulé « Les limites du travail social » (disponible en bas cet article) et publié en décembre 2008 dans la rubrique « Libre propos » des ASH magazine son point de vue sur ce que sont aujourd'hui tout ou partie (on ne sait à le lire) des « usagers » du travail social.

Que nous dit-il ? « Il arrive que le travail social soit perdant. Et non à cause des politiques qui le contournent, l'instrumentalisent ou nient purement et simplement son utilité. Mais parfois du fait de ceux qu'il est convenu de nommer des usagers et qui restent rétifs aux intentions les plus philanthropiques. Dans certains cas, le mépris ou l'indifférence de ces usagers laissent place à une agressivité qui peut basculer dans une violence ouverte à l'encontre de ceux qui se destinent à les aider [...] après les publics cibles les professionnels cibles ? ».

Ce texte est inquiétant à plusieurs titres. Premièrement en raison des raccourcis qu'il opère et des facilités de raisonnement qu'il s'autorise. Prenons un exemple. Contrairement à ce qu'écrit M. Jaeger, « les incidents récents ayant affecté [son] IRTS » ne fournissent pas « l'occasion de s'interroger sur ce qui pourrait apparaître comme un paradoxe insoutenable et qui n'est qu'un constat familier pour beaucoup de travailleurs sociaux », à savoir celui de la violence et de l'agressivité des « usagers » envers les travailleurs sociaux, tout simplement parce que rien ne permet de dire que ce sont des personnes accompagnées par des services sociaux qui ont incendié les cuisines de l'IRTS de Montrouge ni que c'était le travail social qui était visé dans cet incendie. Rien ne prouve en effet, en l'état, que l'incendie a été provoqué par un jeune du quartier et, quand bien même nous ferions cette hypothèse, ce fait divers n'illustre strictement rien des rapports entre « usagers » et travailleurs sociaux vu que ni l'IRTS de Montrouge ni les élèves de celui-ci ne s'occupent des jeunes du quartier. Par contre, le raisonnement tenu nous semble illustratif de préjugés sur les jeunes vivants à proximité de l'IRTS de Montrouge : s'ils sont agressifs et incendiaires, alors ils sont certainement « usagers » du social et si l'IRTS est attaqué c'est certainement pour attaquer le travail social dans son ensemble.

La réalité est plus terre à terre : tout d'abord l'interdiction faite aux jeunes du quartier d'utiliser la machine à café de l'école et de s'asseoir dans le hall les jours de pluie, l'apparition de caméras et de vigiles pour faire respecter le caractère privé des lieux, des jeunes hommes du quartier qui draguent parfois lourdement les élèves femmes de l'IRTS, la tension qui monte avec les vigiles, une altercation puis une intervention de police, puis ensuite, l'incendie de la cuisine de l'école, peut-être en représailles de la part d'un ou des jeunes du quartier (mais il ne s'agit que des supputations de M. Jaeger, aucune constatation ne le prouve ni même ne le suggère). Que la direction de l'IRTS et une partie des élèves ne supportent pas la présence de ces jeunes du quartier, convenons-en, mais rien ne permet en tout cas de dire que le travail social était visé en tant que tel dans l'incendie de la cuisine de l'IRTS.

Mais après tout peu importe que le prétexte au procès en sorcellerie entamé par M. Jaeger ne soit pas le bon, car il y a en effet plus grave dans le propos défendu par celui-ci. Après un rappel de pure forme, évacué en quelques mots, de la violence de la société envers les plus vulnérables, l'auteur procède en effet à la condamnation sans appel de l'« usager » agressif et au passage du travail social lui-même. Que nous dit-il ? Que la violence de la société, son inégalité, les contraintes et les réductions de liberté de choix existentiels qu'elle impose, ne sauraient en aucun cas justifier ni même expliquer l'agressivité et la violence des « usagers » du social, nous citons : « l'explication paraît un peu courte si elle en reste là », en effet « il serait trop simple d'affirmer que les usagers se rebiffent, comme si leur violence possédait la légitimité d'une contre-violence, c'est-à-dire d'une violence venant en second, alimentée par une autre qui, bien entendu, ne peut être que celle de l'institution. » Mais pourquoi agressent-ils alors ? Parce qu'ils sont fous nous dit M. Jaeger, qui sans citer la moindre étude empirique, affirme que ces « usagers » souffrent de « fonctionnements individuels particulièrement perturbés », se signalant par des « violences pathologiques extrêmes » et des « conduites déconcertantes avec de nouvelles formes de passages à l'acte, de perturbations dans le rapport à l'autre ».

Il faut dire clairement ce que cache ce discours psychologisant. Il n'est que l'énoncé d'un jugement d'anormalité, un jugement moral et de sens commun prononcé sous la forme du discours savant. Ce jugement renonce ici à expliquer quoi que ce soit pour n'être que classant et excluant. Le discours dérape en définissant sans le dire le normal et le pathologique et en niant ce que cette définition a de profondément social, c'est-à-dire d'inscrit dans des rapports sociaux, des rapports de force. Il nie le sens social de la prétendue agressivité des usagers en la transformant en maladie mentale.

Or nommer n'est pas expliquer. Qualifier des actes ou des mots de « violences pathologiques extrêmes » produit certes son petit effet de savoir et de pouvoir de celui qui sait, mais n'explique rien. D'où viendrait donc la folie de l'usager et quelle serait alors la fonction de l'agressivité ? Force est de constater que l'explication sociologique par l'inégalité, par la domination et la violence institutionnelle n'est pas moins pertinente. Au moins la pauvreté de l'explication jaegerienne nous rassure sur ce point.
 
L'auteur crée aussi son petit effet alarmiste en citant une seule et unique donnée empirique à l'appui de sa thèse, tirée d'une enquête de la DARES et qui établit que 38,5% des travailleurs sociaux ont été victimes d'agression dans l'année passée (sans préciser qu'il s'agit très majoritairement d'agressions verbales). 
C'est le genre d'annonce qui ne veut rien dire lorsqu'on ne resitue pas ce niveau d'agression dans son contexte plus général des agressions subies par les salariés en contact avec du public. L'enquête SUMER 2003 de la DARES , montre qu'au delà des seuls travailleurs sociaux ce sont globalement 25% des salariés en contact avec le public qui ont subi une agression verbale ou parfois physique au cours d'une année. Les salariés les plus agressés ne sont pas les travailleurs sociaux, mais les guichetiers des postes (50% d'entre eux), les employés de banque (45% d'entre eux), les infirmiers (45% d'entre eux), les agents de sécurité (40% d'entre eux), les employés du transport (39% d'entre eux). Les travailleurs sociaux n'arrivent qu'en sixième position, à peine devant les médecins, les chauffeurs de car et les hôtesses d'accueil ...

On voit ici l'effet de persuasion résultant du procédé consistant à extraire les agressions subies par les travailleurs sociaux du contexte plus général des agressions subies par tous types de salariés. Cela persuade que les travailleurs sociaux sont spécifiquement menacés, parce qu'ils sont travailleurs sociaux, par des « usagers » dérangés mentalement. Peut-être l'auteur nous expliquera-t-il prochainement que ce sont ces mêmes « usagers » du social, dérangés, violents et agressifs, qui ont aussi agressé 45% des employés de banque ...
C'est cette faiblesse du procédé argumentatif, voire sa malhonnêteté, qui nous conduit à penser que l'auteur vise à stigmatiser spécifiquement les personnes accompagnées par le travail social et à en faire des personnes dérangées et agressives, comme si la violence n'était pas présente plus généralement dans tous les rapports de guichets aux institutions publiques et aux entreprises. Cela revient à jeter de l'huile sur le feu, à créer de la défiance entre travailleurs sociaux et personnes accompagnées et peut-être au final à produire et à renforcer, par un effet de prédiction auto-réalisatrice, la violence réciproque entre « usagers » et travailleurs sociaux.
 
Au fond c'est la fin d'une certaine forme de travail social qui se trouve assumée ici. D'abord ce que nous dit ce texte est que pour de plus en plus d'« usagers » perturbés, le travail social ne peut rien faire. Ensuite ce texte en termine avec un travail social cherchant à porter un regard distancié tant à l'égard des définitions - toujours situées dans le temps et l'espace - de la maladie, qu'à l'égard des normes des dominants et de leur impositions à ceux qui perdent toujours au grand jeu de la société. Ce texte ne fait en effet qu'adhérer à un principe de jugement moral sur ceux qui seraient déviants et insensés. Enfin c'en est fini ici de la tolérance et de la confiance envers les personnes accompagnées, lorsque l'auteur nous dit « si la confiance dans les usagers reste indispensable, la méfiance dans les discours bien pensant à leur sujet ne l'est pas moins », nous parions qu'il ne parle pas tant de méfiance envers les discours angéliques sur les « usagers », que de méfiance envers les personnes accompagnées elles-mêmes.
 
Collectif NRV.

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Article en réponse à l'article de Marcel Jaeger publié dans les ASH de Décembre 2008

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Published by Collectif NRV - dans Actualités
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commentaires

leroy 20/09/2009 10:43

Jaegger est une arnaque. Il n'a jamais fait de terrain comme tant d'autres qui participent à dénigrer voir criminaliser les comportements des familles et des jeunes auprès de qui nous intervenons. Varinard, jaegger, même combat, il ne font que répondre à la commande politique de toujours plus stigmatiser les populations pauvres et discriminées.

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